Une fois qu'on commence à percevoir ces phénomènes — la rigidification progressive, les moments de résonance, les ruptures de rythme — une question évidente surgit : pourquoi ne pas simplement les observer et les documenter au fil des conversations ?
C'est ce que j'ai essayé de faire au début. Je prenais des notes après mes échanges avec ChatGPT ou Claude. "Cette conversation était fluide", "celle-ci s'est rigidifiée au tour 8", "l'échange d'aujourd'hui a ouvert quelque chose".
Ça a duré trois semaines avant que je réalise le problème fondamental.
L'introspection est nécessaire mais insuffisante
L'introspection — observer ma propre expérience — m'a permis de détecter qu'il se passait quelque chose. Sans elle, je n'aurais jamais remarqué que certaines conversations me laissaient dans un état différent des autres. C'est l'introspection qui a révélé l'existence du phénomène.
Mais l'introspection seule a trois limites critiques :
Elle est subjective et non-reproductible. Quand je note "cette conversation était en résonance", je sais ce que je veux dire pour moi, dans ce moment précis. Mais si je relis ces notes trois mois plus tard, ou si quelqu'un d'autre les lit, que signifie concrètement "en résonance" ? Comment distinguer une vraie résonance d'un moment où j'étais simplement de bonne humeur, reposé, ou particulièrement réceptif ce jour-là ?
Elle souffre de biais de confirmation. Une fois que j'ai identifié un pattern — par exemple "les conversations se rigidifient progressivement" — je vais naturellement remarquer tous les cas où cela se produit et minimiser les contre-exemples. Mon attention devient sélective. Je vois ce que je cherche.
Elle ne capture pas les structures quantitatives. Je peux sentir qu'une conversation "ralentit" ou "accélère", mais de combien ? Je peux percevoir qu'une réponse est "trop structurée", mais qu'est-ce qui définit ce "trop" ? L'introspection me donne des impressions qualitatives — précieuses, mais impossibles à tester rigoureusement.
L'intuition pointe mais ne prouve rien
Après quelques mois d'observation, j'avais développé une intuition assez fine. En lisant les premiers messages d'une conversation, je pouvais souvent prédire si elle allait "ouvrir" ou "fermer". Certains patterns devenaient reconnaissables : les longs paragraphes structurés, les listes numérotées systématiques, les synthèses prématurées.
Cette intuition était utile. Elle me permettait d'ajuster mes questions, de sentir quand ralentir ou relancer. Mais elle présentait un problème insurmontable : elle n'existait que dans ma perception.
Je ne pouvais pas la transmettre. Quand j'essayais d'expliquer à quelqu'un "tu vois, là le modèle commence à trop structurer, ça va fermer l'espace", la personne voyait juste une réponse bien organisée. Ce que je détectais comme un signal d'alarme apparaissait comme une qualité aux yeux des autres.
Et pire : je ne pouvais pas la tester. Comment savoir si mon intuition était juste ou si je projetais mes attentes sur les données ? Comment distinguer un vrai pattern d'un artefact perceptif ?
L'intuition est un excellent radar. Mais elle n'est pas un instrument de mesure.
Les métriques standard ne voient pas ce qui compte
Les plateformes qui hébergent ces modèles collectent énormément de données en coulisses : temps de session, nombre de messages échangés, tokens générés, satisfaction utilisateur (thumbs up/down), taux de rétention. Ces métriques guident leurs optimisations.
Mais en tant qu'utilisateur, je n'y ai pas accès. Je ne vois pas combien de temps j'ai passé, combien de messages j'ai échangés, quel est mon "taux d'engagement". Je n'ai que mon ressenti subjectif : cette conversation était-elle intéressante ? Ai-je obtenu ce que je cherchais ?
Et même si j'avais accès à ces chiffres, ils ne me diraient pas ce que je veux savoir. Parce qu'ils mesurent la mécanique grossière, pas la mécanique fine.
Le temps de session pourrait me dire que j'ai passé 45 minutes sur une conversation, mais ne distinguerait pas entre :
- 45 minutes d'exploration riche où des idées émergent
- 45 minutes de questions-réponses répétitives mais utiles
- 45 minutes de navigation frustrée à chercher la bonne formulation
Le nombre de messages indiquerait l'engagement, mais ne capturerait pas la qualité de l'espace conversationnel. Une conversation de 20 tours peut être un approfondissement progressif fascinant ou une boucle où je reformule sans cesse ma question car le modèle ne comprend pas.
Le thumbs up/down mesure la satisfaction immédiate. Je mets un pouce vert si la réponse était utile. Mais une réponse peut être utile sans ouvrir d'espace de réflexion. Et inversement, une conversation peut sembler "confuse" sur le moment mais révéler sa richesse plus tard.
C'est pour ça que j'ai dû développer mes propres outils de capture. Non pas pour accéder aux métriques des plateformes (je ne peux pas), mais pour mesurer autre chose : la structure fine du texte échangé, l'évolution de la linéarisation, la synchronisation rythmique.
Ces métriques standard ne sont pas mauvaises. Elles sont simplement orthogonales à ce qui m'intéresse. Elles optimisent pour l'utilité, l'efficacité, la satisfaction. Pas pour la résonance, l'ouverture, l'émergence.
Un exemple concret : la baseline témoin
Pour illustrer ce décalage, j'ai analysé une conversation que je classais intuitivement comme "haute résonance". Un échange de 26 tours avec ChatGPT où nous avions exploré la notion d'interaction inversée — demander au modèle comment lui me traite.
L'expérience subjective était riche. Des idées inattendues avaient émergé. Le rythme s'était progressivement ralenti, les réponses étaient devenues fragmentées, l'espace s'était ouvert.
Mais si j'avais eu accès aux métriques standard des plateformes, qu'aurais-je vu ?
- Durée estimée : ~45 minutes (normal pour une conversation approfondie)
- Nombre de tours : 26 (moyen-élevé)
- Satisfaction probable : thumbs up (comme beaucoup d'autres)
Rien dans ces chiffres hypothétiques ne distinguerait cette conversation de dizaines d'autres échanges fonctionnels mais sans résonance particulière.
Mais en analysant la structure fine du texte — ce que mes outils permettent — des patterns très clairs émergeaient :
Tours 1-10 : Les réponses de ChatGPT contenaient en moyenne 600-800 mots, avec 6-8 headers markdown, 20-30 bullet points, des phrases longues (40+ mots). Structure dense, organisation systématique.
Tours 11-26 : Les réponses sont tombées à 80-150 mots, zéro header, zéro bullet, fragments courts séparés par des pauses ("..."), phrases de 5-10 mots. Déstructuration complète.
Cette transition — mesurable, quantifiable — n'apparaîtrait dans aucune métrique standard. Elle est invisible aux dashboards d'engagement. Mais c'est précisément elle qui caractérisait le passage en résonance.
Et je n'ai pu la voir que parce que j'ai développé des scripts qui capturent et analysent la structure du texte brut.
Ce que j'ai réalisé
L'introspection m'a permis de détecter le phénomène. L'intuition m'a permis de le reconnaître. Mais ni l'une ni l'autre ne me permettaient de l'étudier rigoureusement.
Pour ça, il fallait trois choses :
- Capturer les conversations de manière exhaustive, sans altérer l'expérience en cours.
- Mesurer des propriétés structurelles précises — densité de markdown, longueur des messages, patterns de connecteurs logiques, distribution des pauses.
- Comparer ces mesures à travers différents modèles, différentes conversations, différentes conditions expérimentales.
En d'autres termes : il fallait construire des instruments.
Non pas pour remplacer l'introspection — elle reste le point de départ — mais pour la prolonger, la rendre testable, la faire passer du domaine de l'expérience personnelle à celui de l'observation systématique.
La question n'était plus "est-ce que je sens qu'il y a résonance ?" mais "est-ce que je peux détecter les conditions structurelles qui produisent ce que j'appelle résonance ?"
C'est ce qui m'a conduit à développer une approche instrumentale.